Sarah Carp
ou "L'art d'immortaliser les émotions"

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Jusqu’à quel point les expériences vécues impactent sur nos parcours? Quelle est la place de l’empathie dans le travail créatif? Pourquoi l'immortalisation par l’image est-elle si importante dans nos existences? Dans cette interview très intimiste, la photographe Sarah Carp apporte, par son expérience personnelle, quelques éléments de réponse à ces grandes questions qui interpellent notre humanité et notre époque.

Bonjour Sarah Carp. Vous êtes une photographe très en vue en Suisse et à l’international et aussi, par votre parcours, une source d’inspiration. Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce métier ?

J’ai depuis longtemps eu un intérêt pour le domaine de l’art et la création artistique. La photographie est venue naturellement sans vraiment savoir pourquoi j’ai décidé d’utiliser ce médium plutôt qu’un autre. Avec le recul, c’est certainement mon histoire personnelle qui m’a poussée à choisir de capter le réel. Mon petit frère est né avec une malformation du cœur, il pouvait mourir à n’importe quel instant et c’est peut-être pour cela que j’ai eu besoin de capter ce qui m’entoure, l’envie d’immortaliser ce qui est là et qui ne le sera peut-être plus.

 

Vous avez choisi un angle qui est très proche du réel. Une sorte de sublimation de fragments de la vie quotidienne. Je pense notamment à votre série de photos «Parenthèses», réalisée pendant le confinement (si je ne me trompe pas). Pourquoi ce choix ?

Cette série réalisée pendant le confinement est une manière de transformer la réalité. D’une expérience difficile, l’acte de création me permet de changer le regard sur les choses qui m’entourent. La série est composée d’images de type reportage et d’images mises en scène. La juxtaposition des mondes et de ces parcelles de « vie » sont recomposées dans une narration subjective qui plonge dans un univers onirique et magique. Je me suis retrouvée seule pendant toute la durée du confinement avec mes deux petites filles deux et six ans. La fatigue a côtoyé l’angoisse et la photographie m’a permis de m’échapper et dépasser les difficultés en regardant la beauté de ce qui m’entoure. Dans ma démarche globale, j’ai l’envie de montrer des images qui font du bien car je crois profondément que l’on peut écrire son avenir par les pensées et les actes que l’on véhicule.

Votre photographie a une forte dimension humaine et emphatique. Est-ce que cela entre en jeu même dans le choix de vos contrats ? Si oui, pour quelles raisons ?

Je pense être, par mon histoire, dotée d’une grande empathie envers l’humain, ce qui me permet d’entrer dans l’univers des gens de manière très spontanée et simple. Au niveau de mes contrats, j’ai une très grande diversité dans mes approches et mandats avec souvent une dimension humaine présente mais ce qui m’intéresse le plus actuellement est de créer un univers visuel qui me challenge et me mène vers des horizons variés.

 

Ce numéro de Muses-mag s’articule autour d’artistes et d’entrepreneurs évoluant autour du Léman. Que représente ce lac pour l’artiste que vous êtes ?

J’aime le Léman, ce lac est une vraie source d’inspiration. J’ai eu la chance en 2014/2015 de me voir confier une carte blanche par le Musée du Léman pour créer une série photographique mélangeant portraits et paysages. Ce lac offre une multitude de couleurs, de lumière et d’humeurs… Il y a une énergie toute particulière autour du Léman, une forme de grandeur qui évoque le sentiment de tous les possibles.

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Jusqu’à quel point les lieux impactent-ils sur votre créativité ?

Je pense qu’il est possible de créer n’importe où. C’est le regard que l’on pose sur les choses qui est important. Etant une photographe qui puise mon inspiration dans ce qui m’entoure, je peux me retrouver n’importe où. Ce sont toujours les petits détails qui s’offrent à moi, juste là, devant mes yeux, qui m’intéressent et attirent mon regard. Ce sont surtout mes paysages intérieurs qui peuvent impacter sur ma créativité.

 

Quel est selon vous la définition d’une photographie réussie ?

Une photographie qui dégage une émotion qui touchera ma sensibilité propre. La définition d’une photographie réussie est très individuelle. Dans mon cas, cela dépendra si le résultat correspond à l’émotion et l’intention que je cherche à transmettre.

 

À quels détails attachez-vous le plus d’importance lorsque vous faites une photo ?

Si je réalise un portrait, le lien avec le modèle est très important même si la rencontre est brève. C’est dans l’échange que le portrait sera co-construit. Plus le modèle est acteur et expose sa « fragilité » plus l’image sera forte. Si je photographie un paysage, il y a la lumière, le cadrage et l’ambiance générale. Ensuite, dans la construction d’une série photographique, au delà de la simple image, c’est le choix et l’équilibre qui va donner toute la substance et la force du travail.

 

Vous évoluez dans la photo depuis les années 2010, époque où le numérique n’avait pas encore envahi le champ de l’image comme aujourd’hui. En tant que photographe, quelles sont vos impressions par rapport à cette technologie qui a tout bousculé sur son passage ?

C’est une vaste question. Le numérique donne accès à la photographie pour tous et offre aux professionnels une facilité dans le travail de commande au quotidien. D’un côté, on perd la magie de l’image que l’on avait avec la photographie argentique et de l’autre on a un magnifique outil. Je photographie encore parfois en argentique et je pense que le numérique offre une palette supplémentaire à la réalisation de nos inspirations. Il nous faut choisir le bon outil pour le bon projet.

Pour moi qui suis plus attirée par les images que les mots, je trouve que la diversité est riche mais aussi envahissante. Si je pense aux jeunes qui vivent dans les images, ils doivent apprendre le langage spécifique véhiculé par celles-ci. Les images ont leurs codes et je pense qu’au même titre que le français les jeunes devraient apprendre à lire des images.

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Il y a à la fois du concret et beaucoup de poésie dans vos photos. Comment trouvez-vous le bon équilibre pour que les deux s’harmonisent aussi bien ?

Il y a une forme de composition cinématographique dans mes séries et pour obtenir l’équilibre, il me faut une certaine distance avec le projet. Le temps aide a recomposé les images en me détachant de l’instant et l’histoire de la prise de vue. La narration se crée dans une recherche d’équilibre entre le propos, la couleur, la composition et l’intensité photographique.

 

À votre avis, quels sont aujourd’hui les défis auxquels est confrontée la photographie ?

La photographie se réinvente beaucoup avec le numérique et la profusion d’images. Je pense avec le temps, la plupart des gens seront aptes à réaliser des images et à en utiliser le langage. Donc, un des gros défis de l’artiste utilisant la photographie sera de se démarquer dans ce tourbillon visuel.

 

Et quels sont vos défis à vous pour le futur ?

Dans mon futur proche, la finalisation de trois gros projets: L’enquête photographique vaudoise que j’ai réalisé sur la Mécanique d’Art, la sortie du livre « Parenthèse » et le projet ELEMENTS, co-créé avec Priscille Oehninger, une rencontre entre photographie et musique.

Dans un futur plus lointain : Continuer à aborder des thématiques qui ont du sens au niveau spirituel et humain.

 

Cette interview arrive à son terme. Quel message souhaitez-vous passer aux lecteurs de Muses-mag qui vous découvrent ?

Je les encourage à suivre leurs intuitions et leurs inspirations. Notre petite voix intérieure est la clé pour créer une vie qui nous ressemble que ce soit au travers de l’art ou de nos actes quotidiens.

 

Encore merci Sarah Carp de nous avoir accordé cette belle interview.

En savoir plus:

 sarahcarp.com

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